Les archives de l'Académie des sciences
   
 
     
   
     

In memoriam

 


Pierre-Gilles de Gennes

(24 octobre 1932 - 18 mai 2007)

 

Élu Membre de l'Académie des sciences le 19 mars 1979 (section de Physique)

Prix Nobel de physique en 1991
Professeur émérite au Collège de France, laboratoire de Physique de la matière condensée
Directeur de l'École Supérieure de Physique et de Chimie de Paris (1976 à 2003)


L'œuvre de Pierre-Gilles de Gennes

Pierre Gilles de Gennes entre à l'École normale supérieure en novembre 1951. À l'époque l'enseignement de la physique à la Sorbonne est sclérosé, entièrement fermé à la physique du 20
e siècle : nous apprenons la mécanique quantique en lisant des livres ! Le déclic se produit à l'École de Physique Théorique des Houches en 1953, où nous recevons pendant deux mois intensifs un enseignement de pointe par de très grands physiciens, en particulier Rudolf Peierls, un des derniers "encyclopédistes". Cette école hors du commun, bricolée par une jeune femme enthousiaste de 27 ans, Cécile de Witt, a joué un rôle crucial dans le renouveau de la physique européenne. Pierre Gilles a toujours souligné l'importance des Houches dans son éveil scientifique : il a gardé à Cécile une reconnaissance fidèle.

L'année suivante, Pierre-Gilles de Gennes et moi, préparons notre diplôme d'études supérieures dans le laboratoire de semiconducteurs de Pierre Aigrain. Pierre-Gilles ne sacrifie pas à la règle en vigueur, qui confiait aux diplômitifs la fabrication d'un matériel utilisé par la génération suivante (les crédits étaient inexistants). Mais il a toujours dit que ce bref contact avec l'expérience lui avait été très bénéfique. Tous les matins, nous avions une discussion passionnée avec Pierre Aigrain où nous devions dénicher la bonne idée parmi les dix farfelues qu'il avait inventées dans la nuit : c'est là que nous avons appris l'imagination et le goût du risque.

L'œuvre scientifique de de Gennes commence par un coup de maître puisque sa thèse sur le magnétisme reste un classique un demi-siècle plus tard. Après un séjour postdoctoral aux États Unis, il est nommé professeur à Orsay en 1961. Son œuvre se déroule, par grands pans qu'il défriche, puis abandonne pour en aborder un autre. C'est d'abord la supraconductivité, vieux problème fraîchement renouvelé pour lequel il développe un petit groupe expérimental autour de thésards débutants et enthousiastes. Sa démarche théorique, très originale, s'attache à des effets concrets, structures de flux, comportement en surface, etc. Comparé aux théories en vigueur il y a la même distance qu'entre l'onde plane de de Broglie et l'application de la mécanique quantique à la matière condensée ou à la chimie. La moisson de résultats est impressionnante, le livre qu'il écrit en 1964 est un modèle du genre qui fait toujours autorité.

Des supraconducteurs, il passe aux cristaux liquides où il fait renaître les travaux anciens de Georges Friedel. Il explore tous les aspects de ce domaine foisonnant, riche d'applications aujourd'hui entrées dans notre vie quotidienne. Nommé au Collège de France en 1970, il élargit encore plus son champ d'intérêt. La liste de ses trente années de cours est impressionnante, passant de l'hydrodynamique aux polymères qui lui vaudront le prix Nobel en 1991, puis aux structures colloïdales. Il reprend le problème du mouillage qui n'avait guère évolué depuis les travaux de Thomas Young au début du 19e siècle, et débouche sur une physique de l'adhésion très novatrice. A chaque fois, il introduit des concepts originaux qui renouvellent le sujet, apportent un éclairage différent et suggèrent développements et applications. La frontière entre physique et chimie s'efface peu à peu, s'ouvrant enfin vers la biophysique qui occupera ses dernières années.

Il y a un style "de Gennes", fondé sur une conjonction de qualités peu fréquentes chez les physiciens. L'élégance d'abord : Pierre-Gilles est un grand seigneur, au jugement très sûr sans aucune forfanterie. Élégance de la pensée : ses articles sont d'une clarté limpide, dégageant les idées essentielles avec un strict minimum de formalisme. Il préfère les arguments physiques "avec les mains" au rouleau compresseur du formalisme (il est en fait d'une grande rigueur : derrière l'élégance du résultat final se cachent souvent des calculs ardus, nécessaires mais qui pour lui ne sont que des outils). Élégance de la parole aussi : ses exposés sont brillants, tout semble évident -mais les lendemains ne chantent pas toujours car nombre des auditeurs n'ont pas l'expérience sur laquelle s'appuie son discours. Ceci dit, quel régal ! L'originalité ensuite. Ses premiers travaux sur le magnétisme et la supraconductivité s'inscrivaient dans une actualité brûlante, mais dès 1970 il s'engage dans des voies beaucoup plus inattendues, dans une physique classique qui n'est plus guère de mode à l'époque. Le brio avec lequel il donne une nouvelle jeunesse à des domaines que l'on croyait révolus est étonnant. La curiosité enfin, insatiable ! Nous vivons une époque de spécialisation. Les chercheurs sont de plus en plus cantonnés dans un créneau étroit. Pierre-Gilles était tout l'inverse, toujours à l'affût de problèmes nouveaux qui l'entraînaient bien loin de son douar d'origine. C'est peut être dans sa formation initiale du groupe II de l'École normale supérieure, à cheval entre physique et biologie, qu'il faut chercher l'origine de cette démarche "naturaliste" de la science, où l'on observe avant de comprendre, où le phénomène a plus d'importance que sa formulation. Pierre-Gilles est un explorateur, presque un aventurier, plus enclin à se tailler une voie à coups de serpe qu'à cultiver un jardin de curé. Il aurait eu sa place à la grande époque du 18e siècle où l'Académie des sciences envoyait une équipe de savants en Amérique du Sud, en principe pour mesurer le méridien, mais en fait pour tout découvrir sur ce continent inexploré. Les savants étaient physiciens, astronomes, géologues, botanistes aux curiosités multiples !

Dernier volet, et non des moindres, son souci du concret, qui l'amène tout naturellement à s'intéresser aux applications de ses travaux. Il a beaucoup milité en ce sens, surtout dans la période récente. Mais son discours ne reflétait pas toujours la subtilité de son apport : en fait il ne participait pas à l'élaboration d'un produit, qui n'est pas le rôle du physicien, mais dégageait les idées simples, les ordres de grandeur, le langage, bref les bases sur lesquelles pouvaient s'appuyer les ingénieurs au contact immédiat des réalités. C'est la noblesse de la physique appliquée, qui n'est pas d'élaborer des recettes, mais d'ouvrir une voie. Ce partage des tâches fonctionnait merveilleusement bien dans les années 50-60 lors de la révolution des semiconducteurs : chacun était à l'écoute de l'autre. Pierre Gilles a fait revivre cette démarche dans le domaine de la physicochimie, peut être parce que son aura emportait l'adhésion de tous -il faut deux partenaires pour coopérer !

Esprit non conformiste, plus sensible à l'épanouissement de l'individu qu'aux règles de la société, Pierre-Gilles déplorait la rigidité du système éducatif français, construit autour de programmes et d'examens codifiés, outil de sélection beaucoup plus que d'éveil. Devenu une célébrité après le prix Nobel, il a pris son bâton de pèlerin pour aller dans les lycées de France et de Navarre dire que la physique peut être passionnante, que la vie de tous les jours regorge de questions que l'on peut poser et résoudre dans un langage simple, qu'observer et comprendre est plus important que le formalisme. L'avenir dira s'il a été entendu.

Philippe Nozières

Le 11 juin 2007

 

Pierre-Gilles de Gennes, orateur en séance publique à l'Académie des sciences, le 12 février 2004
"Tribulations des inventeurs"
[Extrait de la vidéo]
Vidéo de la conférence données par Pierre-Gilles de Gennes dans le cadre du cycle "Les défis scientifiques du 21e siècle" réalisée en partenariat avec CNRS/ccsd-IN2P3

En présence de Nicolas Sarkozy, Président de la République, un hommage solennel, co-organisé par l'Académie des sciences, a été rendu à Pierre-Gilles de Gennes le 5 juin 2007 au Palais de la Découverte à Paris

La vie et l'oeuvre scientifique de Pierre-Gilles de Gennes (pdf 494 Ko)
par Philippe Nozières et Jacques Prost, Membres de l'Académie des sciences (2009)

         
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