Élu
Membre de l'Académie des sciences le 19 mars 1979 (section
de Physique)
Prix
Nobel de physique en 1991
Professeur émérite au Collège de France,
laboratoire de Physique de la matière condensée
Directeur de l'École Supérieure de Physique et
de Chimie de Paris (1976 à 2003)
L'uvre de Pierre-Gilles de Gennes
Pierre Gilles de Gennes entre à l'École normale
supérieure en novembre 1951. À l'époque
l'enseignement de la physique à la Sorbonne est sclérosé,
entièrement fermé à la physique du 20e
siècle : nous apprenons la mécanique quantique
en lisant des livres ! Le déclic se produit à
l'École de Physique Théorique des Houches en 1953,
où nous recevons pendant deux mois intensifs un enseignement
de pointe par de très grands physiciens, en particulier
Rudolf Peierls, un des derniers "encyclopédistes".
Cette école hors du commun, bricolée par une jeune
femme enthousiaste de 27 ans, Cécile de Witt, a joué
un rôle crucial dans le renouveau de la physique européenne.
Pierre Gilles a toujours souligné l'importance des Houches
dans son éveil scientifique : il a gardé à
Cécile une reconnaissance fidèle.
L'année
suivante, Pierre-Gilles de Gennes et moi, préparons notre
diplôme d'études supérieures dans le laboratoire
de semiconducteurs de Pierre Aigrain. Pierre-Gilles ne sacrifie
pas à la règle en vigueur, qui confiait aux diplômitifs
la fabrication d'un matériel utilisé par la génération
suivante (les crédits étaient inexistants). Mais
il a toujours dit que ce bref contact avec l'expérience
lui avait été très bénéfique.
Tous les matins, nous avions une discussion passionnée
avec Pierre Aigrain où nous devions dénicher la
bonne idée parmi les dix farfelues qu'il avait inventées
dans la nuit : c'est là que nous avons appris l'imagination
et le goût du risque.
L'uvre
scientifique de de Gennes commence par un coup de maître
puisque sa thèse sur le magnétisme reste un classique
un demi-siècle plus tard. Après un séjour
postdoctoral aux États Unis, il est nommé professeur
à Orsay en 1961. Son uvre se déroule, par
grands pans qu'il défriche, puis abandonne pour en aborder
un autre. C'est d'abord la supraconductivité, vieux problème
fraîchement renouvelé pour lequel il développe
un petit groupe expérimental autour de thésards
débutants et enthousiastes. Sa démarche théorique,
très originale, s'attache à des effets concrets,
structures de flux, comportement en surface, etc. Comparé
aux théories en vigueur il y a la même distance
qu'entre l'onde plane de de Broglie et l'application de la mécanique
quantique à la matière condensée ou à
la chimie. La moisson de résultats est impressionnante,
le livre qu'il écrit en 1964 est un modèle du
genre qui fait toujours autorité.
Des
supraconducteurs, il passe aux cristaux liquides où il
fait renaître les travaux anciens de Georges Friedel.
Il explore tous les aspects de ce domaine foisonnant, riche
d'applications aujourd'hui entrées dans notre vie quotidienne.
Nommé au Collège de France en 1970, il élargit
encore plus son champ d'intérêt. La liste de ses
trente années de cours est impressionnante, passant de
l'hydrodynamique aux polymères qui lui vaudront le prix
Nobel en 1991, puis aux structures colloïdales. Il reprend
le problème du mouillage qui n'avait guère évolué
depuis les travaux de Thomas Young au début du 19e siècle,
et débouche sur une physique de l'adhésion très
novatrice. A chaque fois, il introduit des concepts originaux
qui renouvellent le sujet, apportent un éclairage différent
et suggèrent développements et applications. La
frontière entre physique et chimie s'efface peu à
peu, s'ouvrant enfin vers la biophysique qui occupera ses dernières
années.
Il
y a un style "de Gennes", fondé sur une conjonction
de qualités peu fréquentes chez les physiciens.
L'élégance d'abord : Pierre-Gilles est un grand
seigneur, au jugement très sûr sans aucune forfanterie.
Élégance de la pensée : ses articles sont
d'une clarté limpide, dégageant les idées
essentielles avec un strict minimum de formalisme. Il préfère
les arguments physiques "avec les mains" au rouleau
compresseur du formalisme (il est en fait d'une grande rigueur
: derrière l'élégance du résultat
final se cachent souvent des calculs ardus, nécessaires
mais qui pour lui ne sont que des outils). Élégance
de la parole aussi : ses exposés sont brillants, tout
semble évident -mais les lendemains ne chantent pas toujours
car nombre des auditeurs n'ont pas l'expérience sur laquelle
s'appuie son discours. Ceci dit, quel régal ! L'originalité
ensuite. Ses premiers travaux sur le magnétisme et la
supraconductivité s'inscrivaient dans une actualité
brûlante, mais dès 1970 il s'engage dans des voies
beaucoup plus inattendues, dans une physique classique qui n'est
plus guère de mode à l'époque. Le brio
avec lequel il donne une nouvelle jeunesse à des domaines
que l'on croyait révolus est étonnant. La curiosité
enfin, insatiable ! Nous vivons une époque de spécialisation.
Les chercheurs sont de plus en plus cantonnés dans un
créneau étroit. Pierre-Gilles était tout
l'inverse, toujours à l'affût de problèmes
nouveaux qui l'entraînaient bien loin de son douar d'origine.
C'est peut être dans sa formation initiale du groupe II
de l'École normale supérieure, à cheval
entre physique et biologie, qu'il faut chercher l'origine de
cette démarche "naturaliste" de la science,
où l'on observe avant de comprendre, où le phénomène
a plus d'importance que sa formulation. Pierre-Gilles est un
explorateur, presque un aventurier, plus enclin à se
tailler une voie à coups de serpe qu'à cultiver
un jardin de curé. Il aurait eu sa place à la
grande époque du 18e
siècle où l'Académie des sciences envoyait
une équipe de savants en Amérique du Sud, en principe
pour mesurer le méridien, mais en fait pour tout découvrir
sur ce continent inexploré. Les savants étaient
physiciens, astronomes, géologues, botanistes aux curiosités
multiples !
Dernier
volet, et non des moindres, son souci du concret, qui l'amène
tout naturellement à s'intéresser aux applications
de ses travaux. Il a beaucoup milité en ce sens, surtout
dans la période récente. Mais son discours ne
reflétait pas toujours la subtilité de son apport
: en fait il ne participait pas à l'élaboration
d'un produit, qui n'est pas le rôle du physicien, mais
dégageait les idées simples, les ordres de grandeur,
le langage, bref les bases sur lesquelles pouvaient s'appuyer
les ingénieurs au contact immédiat des réalités.
C'est la noblesse de la physique appliquée, qui n'est
pas d'élaborer des recettes, mais d'ouvrir une voie.
Ce partage des tâches fonctionnait merveilleusement bien
dans les années 50-60 lors de la révolution des
semiconducteurs : chacun était à l'écoute
de l'autre. Pierre Gilles a fait revivre cette démarche
dans le domaine de la physicochimie, peut être parce que
son aura emportait l'adhésion de tous -il faut deux partenaires
pour coopérer !
Esprit
non conformiste, plus sensible à l'épanouissement
de l'individu qu'aux règles de la société,
Pierre-Gilles déplorait la rigidité du système
éducatif français, construit autour de programmes
et d'examens codifiés, outil de sélection beaucoup
plus que d'éveil. Devenu une célébrité
après le prix Nobel, il a pris son bâton de pèlerin
pour aller dans les lycées de France et de Navarre dire
que la physique peut être passionnante, que la vie de
tous les jours regorge de questions que l'on peut poser et résoudre
dans un langage simple, qu'observer et comprendre est plus important
que le formalisme. L'avenir dira s'il a été entendu.
Philippe
Nozières
Le
11 juin 2007
Pierre-Gilles
de Gennes, orateur en séance publique à l'Académie
des sciences, le 12 février 2004
"Tribulations des inventeurs"
[Extrait de la vidéo]
Vidéo de la conférence données par Pierre-Gilles
de Gennes dans le cadre du cycle "Les défis scientifiques
du 21e siècle" réalisée en partenariat
avec CNRS/ccsd-IN2P3
En présence de Nicolas Sarkozy, Président de
la République, un hommage solennel,
co-organisé par l'Académie des sciences, a été
rendu à Pierre-Gilles de Gennes le 5 juin 2007 au Palais
de la Découverte à Paris
La vie et l'oeuvre scientifique de Pierre-Gilles de Gennes (pdf 494 Ko)
par Philippe Nozières et Jacques Prost, Membres de l'Académie des sciences (2009)